Coronavirus : intervention de Claude Malhuret devant le Sénat

Combien de temps l’épidémie va-t-elle durer ? Combien fera-t-elle de victimes ? La réponse technique et précise à ces questions est la suivante : Dieu seul le sait. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour nos dirigeants en ces temps où la défiance est devenue une religion nationale, aggravée par les réseaux antisociaux, amplifiée par le complotisme. La science avance trop lentement pour nourrir les télévisions de l’immédiat qui lui imposent une épreuve redoutable. Il faut informer sur la propagation au jour le jour, expliquer les mesures mises en place alors que la situation change sans cesse, annoncer les aggravations progressives sans déclencher de panique. C’est la lutte de la raison contre l’émotion. Et dans le monde d’aujourd’hui, la seconde part malheureusement favorite. Pour renverser la donne nous pouvons compter sur un système de santé préparé, coordonné et supervisé avec fermeté et souplesse, et sur des professionnels de santé qui sont les rares à bénéficier encore de la confiance de nos concitoyens. Nous pouvons compter aussi à ce jour sur l’attitude responsable des principaux partis politiques, choisissant la solidarité et la confiance dans les équipes soignantes plutôt que de chercher ce que le gouvernement aurait pu faire de travers. Bien sûr l’exception qu’on attendait s’est produite : je parle de ceux qui ont sauté sur l’occasion pour ressortir des cartons leur obsession de la fermeture des frontières. Trente ans après le ridicule de ceux qui avaient annoncé que le nuage de Tchernobyl s’était arrêté sur le Rhin on aurait pu espérer échapper à ce genre de suggestions. Rappelons-donc aux partisans de la ligne Maginot virologique que les microorganismes circulent sans visa. Au XIVème siècle, à un moment où la lenteur des transports freinait mille fois plus les déplacements que la plus stricte fermeture des frontières possible aujourd’hui, la peste venue d’Asie a tué le tiers de la population européenne. De mars à septembre 1832 cent mille français sont morts du choléra, venu d’Asie lui aussi après avoir franchi toutes les barrières.

Les chiffres d’aujourd’hui, ni de demain, n’ont rien à voir bien entendu avec ceux-là. Des mesures précises, adaptées, conformes à l’avis des spécialistes, doivent être prises, même lorsque certaines sont pénibles. La responsabilité du gouvernement est que la précaution l’emporte sur la psychose, le contrôle maîtrisé sur le blocage du pays et la réponse sanitaire sur les emportements idéologiques.

Ma deuxième réflexion : la crise économique mondiale qui se profile risque d’être aussi grave que la crise sanitaire. Depuis la chute des bourses et la baisse en catastrophe du taux directeur de la FED, tout le monde l’a compris et je n’insiste pas. Mais je veux rappeler une vérité inquiétante : pour des produits d’importance vitale, tels que les médicaments, nous sommes devenus dépendants d’un seul pays, la Chine. Quand ses usines ferment parce que la population est consignée, la production s’arrête. L’an dernier notre groupe, à l’initiative de Jean-Pierre Decool, a lancé un cri d’alarme en créant la mission d’information sur la pénurie de médicaments. Elle a établi qu’il était suicidaire de ne dépendre que d’un seul fournisseur. Même si Ricardo doit se retourner dans sa tombe, l’époque où l’on achetait tout là où les coûts sont les moins chers, est révolue en ce qui concerne les productions stratégiques. C’est peut-être l’aspect positif de cette crise que de révéler clairement qu’il est temps d’agir. Les changements seront difficiles, il faut les préparer.

Ma troisième réflexion est qu’à l’heure où certains sont séduits par les régimes autoritaires, le jeune médecin de Wuhan devenu un héros, nous a rappelé avant sa mort qu’après le virus, le principal responsable de la pandémie est la dictature chinoise. Le mois et demi perdu par la peur du régime d’apparaître pris au dépourvu et par la terreur des autorités locales d’être châtiées pour un évènement auquel elles ne pouvaient rien a fait perdre la première bataille, celle qui aurait pu tout stopper. C’est une tragique ironie de voir ce pays où chaque habitant est épié en permanence par des caméras, passer pendant cinq semaines à côté d’une épidémie évidente. Les dirigeants chinois en ont-ils tiré la leçon pour aller vers plus de démocratie ? Evidemment non. C’est le contraire : encore plus de censure et plus de répression. Je ne serais pas surpris d’apprendre que la prochaine mesure, et je ne suis même pas sûr de plaisanter, soit d’adjoindre aux caméras optiques de chaque rue des caméras thermiques pour punir les criminels qui oseront désormais sortir de chez eux sans avoir pris leur température.

Je terminerai en disant que si je parle au nom de mon groupe ce soir, c’est parce que je suis médecin épidémiologiste. J’ai commencé ma carrière en Inde dans la campagne d’éradication mondiale de la variole, cent fois plus mortelle que le coronavirus. Aujourd’hui, les moins de vingt-cinq ans n’ont plus sur le bras la cicatrice gaufrée qu’ont tous ceux de nos générations, parce qu’on ne vaccine plus contre la variole, le virus a disparu de la surface de la terre.

C’est un nouveau combat que le monde mène aujourd’hui. Le Sénat est à vos côtés, Monsieur le Ministre, aux côtés de tous nos professionnels de santé et aux côtés de tous nos concitoyens dans l’épreuve que nous traversons et que, bien entendu, nous surmonterons.

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